• Annie Vidal

Plaidoyer pour plus d’humanité

La semaine passée, l’asile et l’immigration ont été au cœur des discussions à l’Assemblée Nationale. Source de débats passionnés depuis plusieurs années, cette question touche aux fondements de nos principes républicains et de notre humanisme : l’accueil de l’autre, la protection des plus faibles.


Mue par la volonté de prendre, lors de ce vote lourd de conséquences, une décision juste, j’ai souhaité mettre à distance les populismes qui extrémisent notre pensée depuis le début de ce débat public. Je suis donc partie à Rouen à la rencontre des premiers concernés : ceux qui demandent la protection de la France, et ceux qui les accompagnent, dans leurs difficultés quotidiennes. Ce sont ces rencontres, sans filtres ni faux-semblants, que je souhaite partager avec vous.


Par exemple, l’histoire de cette jeune femme, présente dans notre pays depuis janvier 2018, originaire de Djibouti. Parfaitement francophone, diplômée d’un master, occupant un poste à responsabilité dans une ONG, elle vivait tributaire des décisions de son mari pour les moindres actes de la vie quotidienne. Lorsque celui-ci décide l’an dernier d’exciser sa fille, elle prend la fuite, sans prévenir ses proches, sans effet, et s’envole pour Berlin où elle a des attaches familiales, après avoir obtenu un visa Schengen auprès du consulat français. Renvoyée vers la France en vertu des accords de Dublin, elle prend le train vers Paris puis Rouen. Elle alterne alors entre quelques nuits d’hôtel ou en hébergement d’urgence et la rue, avec ses deux enfants de 8 et 11 ans, toutefois scolarisés dans une école rouennaise. Depuis 2 mois et sans solution en Centre d’Accueil pour Demandeur d’Asile (CADA), la famille est hébergée par l’association Welcome Rouen, dans une maison partagée par plusieurs familles de réfugiés.


Mais aussi, celle de cette autre jeune femme a quitté le Rwanda par peur de « disparaître », comme tant d’autres, en raison de ses désaccords avec le gouvernement. Elle a demandé l’asile en Belgique et, suite à un refus, a déposé une demande auprès de la France qui lui a opposé un nouveau refus, après 2 ans et demi d’attente. Elle est actuellement en procédure d’appel. Bilingue, elle s’implique activement comme bénévole auprès d’une association d’aide aux personnes migrantes, en réalisant des traductions ou en aidant à la rédaction de demandes d’asile. Même si son titre de séjour lui donne le droit de travailler, les formalités administratives éprouvantes et la précarité de sa situation découragent les employeurs intéressés par ses compétences. Sa fille de 17 ans qui l’a rejointe a obtenu l’asile, mais se pose pour elle la question de la poursuite de ses études. Sans ressources financières, ses chances d’exercer le métier de son choix sont compromises.


Quant à ce couple, tous les deux originaires d’Arménie, âgé d’une trentaine d’années, ils ont quitté leur pays il y a 3 ans en raison de risques liés à leur activité politique. Devant la difficulté à apporter des preuves du danger encouru, leur demande d’asile a été refusée. Leurs deux enfants, dont l’un est né en France, sont scolarisés. Malgré leur dynamisme et leur volonté de s’intégrer dans la société française, ils sont condamnés à la clandestinité et n’envisagent pourtant pas un seul instant de repartir en Arménie car ils mettraient en danger leur famille.


Ces personnes m’ont ouvert la porte de leur lieu de vie pour me confier leurs parcours, leurs difficultés, leurs douleurs, mais également leur joie d’être dans notre pays et leur volonté d’être des nôtres. Pourquoi avons-nous peur de cela ? Quand d’aucuns tentent de nous convaincre que les migrants viennent par confort pour profiter de notre système de protection sociale, rappelons-nous que personne, jamais, ne quitte son pays, sa famille et l’ensemble de ses repères de bon gré. Ils le font car ils n’ont pas d’autres solutions pour se protéger. Ils risquent leur vie et celle de leurs proches pour fuir un quotidien terrible dont la réalité nous échappe bien souvent. Aussi, il est de notre devoir de les accueillir avec bienveillance et en toute humanité.


Allons même plus loin : ces hommes et ces femmes pleins de ressources, qui ont l’envie farouche de reconstruire leur vie, de créer et d’agir ne sont-ils pas, aussi, une chance pour notre pays ? D’une part la diversité culturelle est, nous le savons tous, un vecteur d’émancipation et d’ouverture très positif dans une société. D’autre part, notre économie ne peut que se renforcer de cet apport supplémentaire de force de travail.


J’ai constaté l’élan formidable de la part de nombreux citoyens prêts à s’engager, dans le respect de la loi, pour venir en aide à ces personnes en détresse en leur permettant d’avoir un toit pour quelques nuits, en leur offrant un repas, une aide pour construire un dossier, ou tout simplement une oreille et un peu de réconfort. Plus de 5 associations et collectifs se sont créés ces deux dernières années sur la métropole rouennaise pour prendre part activement et avec efficacité à l’accueil de ces migrants. Un dynamisme et une spontanéité qui me laissent pleine d’espoir sur notre hospitalité et sur le souci de l’autre que nous portons collectivement et individuellement.


Après une semaine de débats, ce dimanche soir, le Projet de loi pour une immigration maitrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie a été voté en première lecture avec 228 voix pour, 129 voix contre et 24 abstentions, dont la mienne.


Je partage les objectifs visés par la loi. Pour rappel, il s’agit de simplifier et d’accélérer le traitement des demandes d’asile, de garantir l’efficacité du dispositif d’hébergement des demandeurs d’asile, de sécuriser le droit au séjour pour les personnes en besoin de protection, de renforcer les moyens pour lutter contre l’immigration irrégulière et d’améliorer les conditions de l’accueil et de l’intégration des étrangers en situation régulière.


Toutefois, selon moi, certaines mesures du projet de loi auraient mérité d’être plus équilibrées afin de garantir une meilleure protection. Il s’agit, notamment, de la réduction à 15 jours du délai de recours devant la Cour Nationale du droit d’asile (CNDA), de la suppression du caractère suspensif de l’Obligation de Quitter le Territoire Français entre le refus de l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA) et la décision du recours de la CNDA ou encore de l’allongement à 90 jours de la détention en centre de rétention administrative (CRA), dont les mineurs ne sont pas exemptés.

Par ailleurs, il reste encore à trouver une solution juste pour toutes les personnes en situation irrégulière qui sont sur notre territoire depuis de nombreuses années. Il nous faut également pouvoir enregistrer la demande initiale d’asile dans de meilleurs délais, afin d’éviter que ces personnes en besoin de protection ne vivent dans des conditions qu’aucun d’entre nous ne saurait accepter.

Il est à noter, et ce, suite aux débats portés par notre majorité, qu’une nouvelle loi, spécifique aux conditions d’accueil des mineurs sera présentée d’ici l’été. Je serai vigilante sur ce sujet.


C’est par cette loi votée, et par les mesures d’équilibre et de complément que je viens d’évoquer que la maîtrise des flux migratoires, l’effectivité de l’accueil des demandeurs d’asile et l’intégration réussie, pourront être atteints. Nous le souhaitons tous.


Annie Vidal, députée de Seine Maritime

12/09/2018

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